Kiasu, kiasi et autres traits culturels singapouriens
Kiasu (prononcé « kia-sou ») est un mot hokkien qui signifie littéralement « peur de perdre ». Il désigne la crainte de rater une occasion, d'être moins bien servi que les autres, et le comportement qui en découle : arriver très tôt, réserver d'avance, prendre plus que nécessaire. Les Singapouriens l'utilisent eux-mêmes, avec autodérision, pour décrire un trait du caractère national, aux côtés de kiasi, « peur de mourir », c'est-à-dire l'excès de prudence.
Sur cette page
Le kiasu au quotidien
Le kiasu se repère à mille détails de la vie quotidienne, souvent cocasses :
- Le « chope » : au hawker centre, on réserve sa table en y posant un paquet de mouchoirs, un parapluie ou une carte de transport, avant d'aller commander. La pratique est universellement respectée.
- Les files d'attente : une queue devant un stand attire d'autres clients, convaincus qu'elle signale une bonne affaire. Les ouvertures de boutiques, les éditions limitées ou les jouets offerts par une chaîne de fast-food ont provoqué des files de plusieurs heures.
- Les buffets : la tentation de remplir son assiette au maximum pour « en avoir pour son argent ».
- Les promotions : collecte méthodique de bons de réduction, de points de fidélité et d'échantillons gratuits.
- L'école : inscription des enfants à des cours particuliers dès la maternelle et stratégie autour des écoles primaires réputées, où l'admission dépend en partie de la proximité du domicile.
Kiasi : la peur du risque
Le kiasi, « peur de mourir », désigne l'excès de prudence : ne pas prendre d'initiative de peur de se tromper, multiplier les assurances, éviter tout risque. On le dit parfois plus répandu dans l'administration et les grandes organisations, où l'erreur est peu tolérée. Le couple kiasu-kiasi décrit ainsi une société qui veut gagner sans jamais perdre : ambitieuse, mais prudente.
D'où vient cette mentalité
Les explications avancées par les sociologues et les commentateurs singapouriens se recoupent :
- L'héritage migrant : une population d'immigrés arrivés sans ressources, pour qui chaque occasion comptait.
- La vulnérabilité nationale : un petit pays sans ressources naturelles, dont les dirigeants ont martelé depuis 1965 que la survie dépendait de la performance, comme le raconte notre page sur le développement de 1965 à 1990.
- La méritocratie : un système où examens et diplômes déterminent tôt les parcours. L'examen de fin de primaire (PSLE) est un moment de forte pression familiale ; voir notre page sur le système éducatif.
- La densité : sur un territoire exigu, places, logements et écoles sont des ressources rares.
Mr Kiasu, un héros national
Le mot doit une grande part de sa notoriété à Mr Kiasu, personnage de bande dessinée créé au début des années 1990 par Johnny Lau et ses coauteurs. Ce petit homme à lunettes, qui veut toujours être le premier et profiter de tout, a connu un énorme succès en librairie, puis a été adapté en série télévisée et a même inspiré un burger d'une chaîne de restauration rapide. Il a aidé les Singapouriens à rire d'eux-mêmes.
Le terme est désormais entré dans l'Oxford English Dictionary, comme d'autres mots du Singlish.
Les autres traits culturels souvent cités
| Mot ou trait | Sens |
|---|---|
| Kiasi | Peur du risque, prudence excessive |
| Paiseh | Gêne, embarras ; on s'excuse facilement de déranger |
| Bo jio | « Tu ne m'as pas invité » : reproche amical de ne pas avoir été convié |
| Atas | Snob, qui se croit supérieur |
| Complain king / queen | Goût pour la plainte, y compris auprès des autorités (le « feedback ») |
| Foodie | Passion collective pour la nourriture et les bonnes adresses |
| Respect des règles | Discipline civique, propreté, peur des amendes |
La passion pour la nourriture est sans doute le trait le plus partagé : les Singapouriens peuvent traverser l'île pour un plat et débattre longuement du meilleur stand de chicken rice. Le respect des règles, lui, s'explique en partie par un arsenal d'amendes, détaillé dans notre page sur les interdits et amendes.
Les limites du cliché
Le kiasu reste un stéréotype. Les jeunes Singapouriens revendiquent de plus en plus d'autres valeurs : équilibre entre vie professionnelle et vie privée, engagement associatif, création artistique. Le gouvernement lui-même a réduit la pression scolaire, en supprimant par exemple le classement public des meilleurs élèves au PSLE et en remplaçant le score par des niveaux (Achievement Levels) depuis 2021. Le terme sert aussi à valoriser une forme d'efficacité : préparer, anticiper, ne rien laisser au hasard.
Conseil : respectez le « chope » au hawker centre, même si la table semble libre, et rangez-vous dans la file comme tout le monde : doubler est très mal vu. Ces usages, et d'autres, figurent dans notre page sur le savoir-vivre à Singapour.
Questions fréquentes
Que veut dire kiasu ?
« Peur de perdre » en hokkien : la crainte de rater une occasion ou d'être désavantagé par rapport aux autres.
Quelle différence entre kiasu et kiasi ?
Le kiasu veut tout gagner, le kiasi veut éviter tout risque. Les deux traits coexistent souvent.
Le mot kiasu est-il péjoratif ?
Il est légèrement moqueur, mais les Singapouriens l'emploient volontiers à leur propre sujet, avec humour.
Qu'est-ce que le « chope » ?
L'habitude de réserver une table au hawker centre en y posant un paquet de mouchoirs ou un objet personnel.