L'harmonie religieuse à Singapour : un modèle encadré par la loi
À Singapour, l'harmonie religieuse n'est pas laissée au hasard : elle repose sur la Maintenance of Religious Harmony Act (loi sur le maintien de l'harmonie religieuse) de 1990, renforcée en 2019, sur des articles du code pénal qui punissent l'atteinte aux sentiments religieux, et sur des institutions de dialogue comme l'Inter-Religious Organisation (IRO). Chaque 21 juillet, le Racial Harmony Day rappelle aux écoliers les émeutes de 1964. Ce modèle, très efficace contre les violences, est aussi critiqué pour les limites qu'il impose à la liberté d'expression.
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Pourquoi l'État s'en mêle
Dans une ville où cohabitent bouddhistes, chrétiens, musulmans, taoïstes, hindous et sans religion, et où religion et appartenance ethnique se recoupent largement (voir les religions à Singapour), le gouvernement considère la paix religieuse comme une question de survie nationale. Cette conviction vient de l'histoire : les émeutes Maria Hertogh de 1950, déclenchées par une affaire de garde d'enfant aux résonances religieuses, puis les émeutes raciales de 1964, qui avaient éclaté pendant une procession religieuse.
À la fin des années 1980, plusieurs évolutions inquiètent les autorités : un prosélytisme chrétien agressif dans les écoles et les hôpitaux, le renouveau islamique régional, et l'engagement social de certains militants catholiques, arrêtés en 1987 lors de l'opération Spectrum au nom de la lutte contre un prétendu complot marxiste, une accusation que les intéressés ont toujours contestée. Un livre blanc publié en 1989 pose les principes qui seront traduits dans la loi : tolérance mutuelle, séparation stricte de la religion et de la politique, neutralité de l'État.
La Maintenance of Religious Harmony Act
Adoptée en novembre 1990 et entrée en vigueur en 1992, la loi permet au ministre de l'Intérieur de prendre une ordonnance restrictive contre un responsable ou un membre d'un groupe religieux qui :
- attise l'hostilité, la haine ou la malveillance entre groupes religieux ;
- mène des activités politiques sous couvert de religion ;
- pratique des activités subversives au nom de la religion ;
- suscite le mécontentement envers le gouvernement en invoquant la religion.
L'ordonnance peut interdire, pendant une durée limitée, de prêcher, de s'adresser aux fidèles ou de publier. Le Presidential Council for Religious Harmony, composé de représentants des principales religions et de personnalités, examine chaque ordonnance et conseille le président. Le dispositif joue surtout un rôle dissuasif : les autorités préfèrent l'avertissement discret et la médiation à la sanction formelle.
La réforme de 2019
Votée en octobre 2019 et entrée en vigueur en novembre 2022, la réforme modernise la loi :
- les ordonnances restrictives prennent effet immédiatement, pour répondre à la vitesse de diffusion des réseaux sociaux ;
- une initiative de réparation communautaire (Community Remedial Initiative) permet à l'auteur d'un propos offensant d'éviter les poursuites en accomplissant des démarches de réconciliation : excuses, rencontres avec la communauté visée, participation à des activités interreligieuses ;
- des garde-fous contre l'influence étrangère : les organisations religieuses doivent déclarer les dons étrangers importants et leurs dirigeants doivent pour l'essentiel être citoyens ou résidents permanents.
Le code pénal complète ce dispositif en punissant le fait de blesser délibérément les sentiments religieux d'autrui ou de promouvoir l'inimitié entre groupes religieux. En 2017, un imam de nationalité indienne qui avait prononcé une prière hostile aux chrétiens et aux juifs a été condamné à une amende, puis a quitté le pays, après avoir présenté ses excuses aux responsables des communautés concernées. En 2025, le Parlement a adopté une loi distincte sur le maintien de l'harmonie raciale, construite sur le même modèle.
Les institutions du dialogue
L'Inter-Religious Organisation, fondée en 1949 et présentée sur notre page autres religions, réunit dix religions. Après l'arrestation en 2001 de membres de la Jemaah Islamiyah qui préparaient des attentats, le gouvernement a créé en 2002 des cercles de confiance interraciale et interreligieuse dans chaque circonscription, rebaptisés depuis Racial and Religious Harmony Circles. Ils réunissent responsables religieux, associations de quartier et écoles, et sont chargés de réagir rapidement en cas d'incident ou d'attentat, dans le cadre du dispositif national SGSecure.
En 2003, les responsables religieux ont adopté la Declaration of Religious Harmony, un court texte qui engage les croyants à respecter la liberté de chacun et à préserver la paix ; il est lu chaque année pendant la Religious Harmony Week, en janvier. Le MUIS gère en outre un Harmony Centre, à la mosquée An-Nahdhah de Bishan, qui fait découvrir l'islam aux non-musulmans.
Le Racial Harmony Day et la vie quotidienne
Instauré en 1997, le Racial Harmony Day commémore le 21 juillet 1964. Ce jour-là, les écoliers viennent vêtus de tenues traditionnelles d'autres communautés, goûtent des plats malais, indiens, chinois et eurasiens et participent à des jeux traditionnels. D'autres mécanismes, moins visibles, entretiennent le brassage : quotas ethniques dans les logements HDB, service national, écoles publiques mixtes, jours fériés partagés entre les grandes religions. Les fêtes religieuses font l'objet de visites croisées des responsables politiques et religieux, comme les maisons ouvertes de Hari Raya ou de Deepavali.
Un modèle débattu
Le résultat est remarquable : aucune violence interreligieuse majeure depuis plus d'un demi-siècle, et un niveau élevé de confiance entre communautés dans les enquêtes d'opinion. Les critiques soulignent cependant que la frontière entre « discours offensant » et liberté d'expression ou de critique religieuse est fixée par l'exécutif, que le débat public sur la religion reste prudent, voire autocensuré, et que certains groupes, comme les Témoins de Jéhovah, sont interdits. Les autorités répondent que, dans une société aussi diverse, la retenue est la condition de la liberté de culte de tous.
Pour le visiteur : cette sensibilité explique la sévérité des réactions aux propos jugés insultants envers une religion, y compris en ligne. Évitez les plaisanteries sur les croyances et respectez les règles d'usage dans les lieux de culte, résumées dans notre page visiter les lieux de culte. Plus largement, voir les interdits et amendes.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la Maintenance of Religious Harmony Act ?
Une loi de 1990 qui permet d'interdire temporairement de prêche ou de publication toute personne attisant l'hostilité entre religions ou mêlant religion et politique. Elle a été renforcée en 2019, avec entrée en vigueur en 2022.
Quand a lieu le Racial Harmony Day ?
Le 21 juillet, en mémoire des émeutes raciales du 21 juillet 1964. Ce n'est pas un jour férié, mais il est célébré dans les écoles et les quartiers.
Peut-on critiquer une religion à Singapour ?
Le débat est possible, mais les propos qui blessent délibérément les sentiments religieux ou attisent l'hostilité entre groupes sont des infractions pénales, y compris sur les réseaux sociaux.